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Jacques BOLO

La Pensée Finkielkraut (les émeutes, l'école, l'antisémitisme, le racisme) et sa réplique !
ed. Lingua Franca, Paris, octobre 2012, 166 p., ISBN : 9782912059024, 16 €

Présentation

Ce livre reprend et complète des articles parus dans la revue Internet Exergue.com. À partir de cette chronique méthodique et acerbe, il étudie la manière dont les émeutes des banlieues de 2005, l'école, l'antisémitisme, le racisme, sont traités par un représentant de la pensée française contemporaine.

Paradoxalement, un auteur comme Alain Finkielkraut se débrouille pour développer une idéologie rétrograde, identitaire, sur la base de ses lectures dépassées, alors que tous les moyens pour trouver une solution aux questions qu'il se pose sont présents dans ses propres ouvrages. On imagine ce que sont capables de produire ceux qui n'ont pas son niveau. Finkielkraut semble d'ailleurs se faire le porte-parole de leur inadaptation au monde contemporain.

Cet échec se manifeste dans l'indigence malsaine du discours politique français actuel. Cette incapacité à sortir de ces cadres périmés montre que certains acquis dont certains intellectuels se revendiquent ne sont pas vraiment assimilés.

Introduction

Le cas Finkielkraut est très symptomatique de l'ambiance désagréable qui règne aujourd'hui en France. Ce professeur d'histoire des idées à Polytechnique, philosophe médiatique, produit aussi l'émission de radio « Répliques », sur France culture, depuis 1987. Il y anime des débats sur des travaux d'auteurs et sur l'actualité.

Finkielkraut est très controversé, comme d'autres intellectuels médiatiques. C'est ce qui arrive quand ils sortent de leur tour d'ivoire académique et exposent leurs idées à la critique. Ceux qui ne prennent pas ce risque se font des illusions sur la résistance de leurs productions au débat, qui devrait pourtant, statutairement, avoir déjà eu lieu au sein de l'université.

J'écoutais très régulièrement son émission, quasiment depuis l'origine. Mais j'avais arrêté pendant quelques années. Je devais penser qu'elle se répétait un peu. C'est bien normal. Et j'avais trouvé d'autres intérêts, en particulier pour l'informatique et Internet. En 1996, j'ai publié un livre, Philosophie contre intelligence artificielle, qui traite indirectement des préoccupations et des phobies de Finkielkraut. Mes cibles y sont les philosophes qui, avec des arguments similaires aux siens, s'opposent à l'intelligence artificielle.

Finkielkraut a toujours eu des opinions qui n'étaient pas les miennes. Mais ses invités discutaient sur des thèmes intéressants. Ces dix dernières années, j'ai recommencé à réécouter son émission. La forme était toujours là. Mais le contenu avait changé. Ou était-ce moi ? Ou l'époque ? L'émission de Finkielkraut présente toujours des débats. Mais il s'en sert un peu trop comme d'une tribune pour développer ses propres obsessions, au lieu de les considérer comme des interrogations, comme le prétendent habituellement les philosophes de son genre.

Alain Finkielkraut a élaboré peu à peu un discours assez déplaisant, sur l'école, la philosophie, l'antisémitisme, les immigrés, qui a abouti à ses déclarations stigmatisant les émeutiers de novembre 2005. Il y amalgamait toutes ses inquiétudes qui pourraient être considérées comme paranoïaques si elles n'étaient parfois puériles. Au cours d'une de ses émissions, il s'est fait traiter d'hystérique par le journaliste Edwy Plenel. Finkielkraut l'avait invité, au fond, pour lui dire simplement que sa propre émission sur France culture était meilleure que celle que Plenel présentait sur la chaîne télé LCI. Finkielkraut était-il jaloux de ne pas passer à la télé et de devoir se contenter de la radio ? Plenel s'y livrait pourtant à un exercice d'admiration envers ses invités qu'on pourrait assimiler à ce que propose Finkielkraut sur la gratitude.

Finkielkraut n'avait pas tort d'en constater les limites (sans en tirer la conclusion qui s'impose), mais il prétendait aussi dicter ses propres idées à son interlocuteur, en les croyant garantes de la défense de la civilisation, au lieu de les considérer comme objet de discussion. Sur quelques points, il semble absolument insensible à tout argument opposé. Ce n'est pas l'idéal quand on se fait le chantre de la philosophie sous forme de conversation. Il est vrai que la philosophie recherche davantage une cohérence verbale que la confrontation à l'observation sociologique à laquelle Finkielkraut s'oppose de façon caricaturale.

On peut concéder que la forme orale de l'émission limite parfois l'approfondissement ou suppose une maîtrise qui n'est pas toujours possible. Bien qu'Alain Finkielkraut travaille notoirement avec ses notes à portée, il ne s'agit pas d'interviews préécrites, comme certaines émissions de radio du passé. Le rythme hebdomadaire peut aussi faire revenir certains thèmes un peu trop fréquemment.

J'ai aussi tendance à incriminer le rôle pernicieux d'une certaine forme de politesse académique ou mondaine, que Finkielkraut revendique régulièrement contre la déliquescence des mœurs. Je la considère comme un archaïsme hypocrite propre aux sociétés de courtisans. Mais Finkielkraut n'en attaque pas moins agressivement certaines personnes sur les sujets qui lui tiennent à cœur. Cela peut le conduire à certains aveuglements volontaires et une attitude de procureur. Si ses dérapages récents ont pu inciter certains à vouloir l'interdire d'antenne, il ne serait peut-être pas inutile qu'il prenne une année sabbatique pour essayer de penser à autre chose qu'à l'actualité. Ou peut-être devrait-il préparer ses émissions en veillant spécialement à éviter de tout ramener à ses idées fixes. Chacun ses limites.

La forme de débat entre deux invités que propose l'émission « Répliques » me paraît être la bonne formule pour ne pas céder à la simple promo. Mais il faudrait aussi que l'animateur soit capable de jouer un rôle d'arbitre suffisamment neutre. Alain Finkielkraut s'allie presque systématiquement avec un invité contre l'autre dès qu'il s'agit d'une émission un peu polémique sur des thèmes de société, où il prend toujours le parti de ce qu'il considère comme l'ordre (culturel) établi. Finkielkraut semble comprendre « France culture » comme « identité culturelle française » qui ne tolère plus aucune évolution.

La vocation d'une radio culturelle devrait consister à enrichir les débats par des travaux originaux contemporains sans les soumettre à la seule autorité de la tradition, qui correspond d'ailleurs à des travaux originaux passés. Les conservateurs n'acceptent pas cette relativisation. Il faudrait aussi que les invités, surtout universitaires, soient préparés à la contradiction.

Un aspect de ce livre correspond donc simplement à une réaction d'auditeur des émissions de France culture qui déplore qu'elle s'aligne de plus en plus sur l'actualité, comme les autres médias. Mais il en est toujours ainsi. Tant que ce qu'on entend est acceptable, on ne réagit pas. Quand ce qu'on entend ou ce qu'on lit, et qui nous déplaît, devient une tendance politique dominante, on manifeste son désaccord de façon spécifique. La possibilité d'exercer ce mécanisme de contrôle est le grand avantage de la démocratie et un grand inconvénient pour ceux qui se croient hors d'atteinte.

En mai 2005, j'ai commencé une revue personnelle sur Internet : Exergue.com. Entre autres sujets d'actualité, j'ai traité du mouvement des Indigènes de la République, de l'affaire Edgar Morin et de l'affaire Dieudonné, puis de l'affaire Finkielkraut et de ses nombreuses aventures. Je n'aurais pas été de ceux qui disent que « la France s'ennuie », contrairement à Hubert Beuve-Méry, du Monde, juste avant Mai 68.

L'escalade a débuté avec les émeutes des banlieues en novembre 2005. Alain Finkielkraut n'est pas seul en cause dans la production de cette idéologie, mais il en constitue une bonne synthèse et a joué un rôle très actif. J'ai réuni et complété ici les articles le concernant pour essayer de donner un sens au phénomène, en élargissant le propos aux questions de méthode qui sont mon centre d'intérêt principal. Le fait de traiter l'actualité donne à la réflexion que je poursuis depuis mon précédent livre, une tournure de work in progress qui me confronte aux préoccupations de mes contemporains. C'est très stimulant et très horripilant à la fois.

Pourquoi est-ce que je traite ces questions à partir d'émissions de radio, comme celle d'Alain Finkielkraut, d'articles de journaux, ou à partir d'ouvrages d'opposants à l'intelligence artificielle comme dans mon précédent travail ? Mon propos général s'inscrit dans une perspective d'analyse des erreurs, sur une base empirique. Des énoncés sont effectivement produits qui prétendent parler d'une situation. Je constate un écart avec la réalité ou les informations et les connaissances que je possède. Elles peuvent d'ailleurs être produites par les autres émissions de France culture, dont certains exemples présentés ici sont particulièrement significatifs et même ahurissants. J'ai déjà parlé, dans la conclusion de mon précédent livre, de cette approche qui propose un traitement concret du flux continu d'informations que nous recevons tous les jours. Alain Finkielkraut s'occupe aussi de cette question de la nature de nos connaissances, sans en avoir la compétence, parce qu'il est resté figé sur la forme ancienne qu'elles prenaient au début du XXe siècle.

On peut aussi considérer les textes lus ou les propos entendus comme des énigmes à résoudre. Il existe plusieurs attitudes face aux informations qui se présentent à nous. On peut lire des romans policiers sans chercher sérieusement à deviner qui est le coupable. Mais on peut également, comme avec les mots croisés, prendre son stylo et passer un peu de temps à chercher la solution. Ce qui est intéressant, dans le domaine des idées, est bien que les personnes sur lesquelles on travaille se posent vraiment des questions et croient avoir trouvé certaines réponses. Le jeu intellectuel consiste à ne pas simplement approuver ou s'indigner, à la lecture ou à l'écoute, mais à prendre la peine de construire une analyse cohérente. Et il ne suffit pas de retourner la page ou d'attendre la semaine suivante pour avoir la solution. C'est une complication supplémentaire.



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